Bander dur comme la solitude: une nouvelle érotique.



Max Lobe continue d'explorer les notions qui lui sont chères: la honte, l'humiliation et l'honneur. "Bander dur comme la solitude" est une déclinaison érotique et autofictionnelle de sa réflexion.


Le grand écran accroché au mur diffuse du porno ; c’est la principale source de lumière dans la pièce. L’intensité de la pénombre varie au gré des images qui tournent.


Maintenant, nous sommes sept mecs.


Toto, notre hôte, vient de tirer une ligne de speed. « Servez-vous » qu’il lance aux autres qui, aussitôt, décollent leurs yeux de leurs écrans de smartphone. L’un après l’autre, le sexe endormi, nous allons consommer les substances servies dans des assiettes qui traînent sur la table. On échange quelques mots brefs sur nos recherches Grindr – une application de rencontres gay.


Plus tôt dans la soirée, lorsque Toto et son compagnon Mario m’ont invité chez eux, je croyais que nous ne serions que nous trois, comme d’habitude. Quand je dis comme d’habitude, c’est à trois, quatre ou cinq tout au plus – les réguliers, quoi. Entre deux mi-temps, nous dansions, beaucoup d’électro, de la psy trance, nous parlions de la vie, de nos vies, nos voyages, de tout, rien de spécial. Nous parlions et la nuit, et le jour, n’avait pas de fin. Mais ce soir, point de musique, ni de conversation. Seuls les ébats du hardcore qui tourne en boucle marquent le fond sonore.


Alors que j’observe les quatre autres mecs, ceux-là que je ne connais pas et dont le cou fait un C plongeant dans l’écran du smartphone, Toto annonce qu’un 8e est en route. Sans vraiment lever les yeux de leurs appareils, les autres grognent un truc inarticulé qui doit signifier leur approbation. Moi, Je demande à voir les photos du 8e. C’est un grand svelte au teint clair. « Pas mal ! » que je dis en découvrant ses nudes. Mon commentaire attire l’attention des autres qui accourent. Ils me donnent raison.


Nous reprenons tous, tour à tour, une ligne à souhait. Mario revient des toilettes où il était parfaire sa douche. Il demande à son compagnon si ce prochain-là, le 8e donc, est actif ou du moins, s’il tiendra dur. « On verra bien » répond Toto dont les yeux sont sur le point de sortir des orbites. Sa réponse, dans mes oreilles, sonne comme un « Non, je ne crois pas ». Avec les substances, difficile (mais pas impossible) de tenir dur.


Ce soir, même Toto a le membre endormi et dit vouloir être, lui aussi, passif. En s’éclipsant dans la cuisine, il me dit, entre deux glissements de mâchoires : « Là maintenant, Benji, tu vois, je préfère en recevoir dans la prostate. J'en ai trop envie ! Trop envie !» Il a gardé la gaité et la légèreté que je lui connais de nos soirées d’antan, celles d’avant la pandémie de la solitude et tout son lot de restrictions. C'était il y a encore quelques mois seulement. Je m’étonne qu'il ne tienne pas dur, mon Toto, même pas semi dur, rien de rien. Il n’a plus qu’un truc rétréci, endormi entre ses cuisses. D’habitude, lui, mon Toto, peu importe ce qu’il se glisse dans la narine, la panse ou même la veine, il dresse toujours dure sa matraque. Il lui suffit, dit-il souvent, de me regarder me tortiller, gourmand, remuant mon derrière d’un jouet.


J’abandonne les autres à leur téléphone – Mario y compris – et je suis Toto dans la cuisine. La lumière de la hotte est blanche, bien plus nette que celle du grand écran accroché dans le salon. Ici, dans la cuisine, la fenêtre est entr’ouverte et l’air frais m'apaise. En tirant sur mon joint, je regarde Toto qui se prépare une intraveineuse. J’ai toujours admiré sa capacité à repérer aisément l’un des conduits verdâtres sur son bras. Il n’a pas besoin de garrot, lui. Il est médecin et la piqûre, c’est son affaire. Maintenant que le liquide doit se répandre en son dedans, il coule. Il coule comme une montre molle de Dali. Il coule comme le temps, le nôtre, celui-ci, lent et cruel. Depuis l’explosion de la pandémie de la solitude, nous coulons tous.


Toto n’est plus qu’une flaque sur le carreau blanc de la cuisine. Le carreau est blanc et froid: je dis ça parce que je suis pieds nus. « Ça va ? » que je lui demande comme un encouragement, mieux, un éloge. Sa réponse a la texture d’un ultime adieu, avant son grand voyage. De ma veste que j’avais eu l’idée de porter avant d’entrer fumer dans la cuisine froide, je le couvre comme on le ferait avec un enfant à qui on vient de dire une berceuse. Je le laisse partir, tranquille : ce n’est pas la première fois.


Mon joint fini, je retourne dans la pièce principale. Là, j’entends dire qu’en plus du 8e qui n’est toujours pas arrivé, deux autres sont en route. L’un, le 9e, rapportera de la MD, et l’autre? Une voix dit que le 10e a toute une pharmacie avec lui, même de quoi réveiller celui-ci qui entre nos jambes ne fait que sommeiller. Encore quelques échanges que je perçois mal, confus qu’ils sont dans les ébats brusquement trop bruyants – les acteurs se versent de partout. Quelqu’un fait un commentaire sur la scène. Mario prend la télécommande pour retourner de quelques secondes . Tous, nous la trouvons géniale. Mes jambes se tendent et avec, tout mon corps, pour pomper suffisamment de sang jusque dans mon sexe. Mais rien n’y fait, il demeure ridiculement rétréci, endormi.


Je m’assieds sur un plug pour me donner contenance, comme une envie d'absorber le temps, le stopper. Alors, dans ma tête, une voix me ramène à mon enfance. Me voilà qui prêche l’Évangile devant un public imaginaire. « Jésus revient dans bientôt ! » que je crie de la véranda mal cimentée de chez nous. Il est à peine six heures du matin et je dois avoir cinq ans, pas plus. Les voisines louent mon prêche matinal. Elles aiment particulièrement lorsque je dis : « Arrêtez de voler les maris des gens oh ! L’enfer vous guette oh ! » Rieuses et pleine d’admiration, elles disent à ma mère : « Ton fils-là, vraiment, il va seulement devenir pasteur ! Ah Sango Pasto ! » Et ma mère dit : « Amen oh ! »


Soudain, ça sonne. Les 8e, 9e et 10e sont là. À leurs yeux qui louchent et à leurs lèvres de ruminant, je comprends qu’ils ne doivent pas tenir dur eux non plus. Mais le 10e, ouvrant sa sacoche de pharmacie portée en bandoulière, dit avoir la solution : une substance à s’injecter directement dans la verge. Mario est le premier à se faire piquer le membre endormi. Avec deux autres, ils ne tardent pas à tenir dur. Pour la première fois de la soirée, il y a de l’action. Pourtant, Mario commente : « C’est bizarre. C’est… comment dire ? C’est froid. Je ne sens rien » A-t-il seulement besoin de sentir quoi que ce soit ? Deux gars ont déjà plié les genoux devant lui. Devant lui et aussi devant celui-là, le 8e, celui dont j’avais trouvé les nudes « pas mal ! ». Il s’est aussi fait piquer le liquide magique. Il se tient dur et froid à côté de Mario. La lumière de l’écran, sur son torse, dévoile jusqu’aux minuscules gouttes de sueur. Comme il m’a l’air si jeune.


La voix enfantine au-dedans de moi s’exclame : « Ah Sango Pasto ! Tu fous quoi là ? Voilà Jésus qui arrive! » Une autre ligne – de la kétamine cette fois-ci – et je vais voir si Toto est de retour.


Mon Toto tient plus dur que jamais. Dans son regard, l’excitation de celui qui revient de loin. Je me tiens là, muet devant lui, surpris par le nouvel éveil entre ses jambes. Un calibre franc et vigoureux. Il me tend la main, me tire vers lui, me retourne avec aisance, me plaque contre la porte du frigo et me dit : « Profites-en avant la fin du monde. »


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