Barbier-Mueller : Expo Wabi-Sabi, la beauté de l’imperfection

Dernière mise à jour : 31 juil. 2021

Article publié sur HeidiNews.


Depuis le 15 décembre dernier jusqu’au 23 août 2021, le musée Barbier-Mueller propose une exposition envoûtante, résultat d’une collaboration entre le célèbre photographe américain Steve McCurry et sa collection muséale.


Ces dernières semaines, ce qui frappe lorsqu’on pousse la porte du musée Barbier-Mueller, c’est ce masque-planche haut de plus de deux mètres. À sa base, un visage aux grands yeux. Des cercles concentriques lui donnent le regard d’une chouette ahurie. À la place du nez, un crochet proéminent qui ne peut être celui d’une chouette, mais d’un calao. En haut, pointe une lame en forme de demi-lune. Des cornes ? Le corps de l’œuvre saisit par la beauté de ses formes géométriques ; des carrés noirs sculptés dans le bois dessinent un damier. Plus près, on note qu’il s’agit d’un masque nwantantay des peuples Bwa et Gan du Burkina-Faso. Un bijou de la collection Barbier-Mueller qui converse avec une photographie là, à sa droite : Studio de cinéma Cinécittà, Roma. On y voit les restes de l’histoire de ce haut lieu culturel, ce temple cinématographique, ce Hollywood européen du siècle dernier. Les carrés noirs du masque Bwa se muent soudainement en rouge-ocre. Une statue romaine au centre de la photographie signée Steve McCurry rappelle les heures de gloire de ce lieu décapé par les flammes.


Le génie curateur.

L’exposition Wabi-Sabi (en référence aux œuvres d’art dont la beauté se trouve dans leurs imperfections) est le rendu d’une collaboration originale entre le célèbre photographe américain Steve McCrurry et le Musée Barbier Mueller.

Les deux protagonistes de cette aventure se connaissent et s’apprécient mutuellement depuis longtemps. Une vieille histoire d’amour. Aussi Steve McCurry propose 30 de ses photographies au musée. Celles-ci sont exposées en conversation avec 40 objets de collection muséale. Autant le souligner d’emblée, le résultat est un panache. Le visiteur est plongé dans son univers onirique propre. Les clefs, les possibilités de lecture sont offertes, libre au visiteur de se dessiner une histoire, un imaginaire, son rêve. Libre à lui de regarder au loin, comme au travers d’un monocle creusé dans une pierre par les vagues géantes sur les Îles Galapagos.


Jeu du signifiant-signifié

En 2007, lors d’un voyage en Inde, pays de ses premières amours photographiques, McCurry rapporte dans ses souvenirs, LesRécipients. Attention ! Ceci n’est pas un récipient, dirait l’autre. Ce qui l’est en revanche, c’est le pot à bière Uphiso, des peuples Zulu qui se tient là, majestueux dans une boîte de verre baignée d’une lumière douce. De quoi se demander si les vases indiens de McCurry se sont extraits de son cliché pour se concrétiser dans un pot à bière sud-africain datant de 1027 environ.

Toute l’exposition joue sur ce concept de signifiant et de signifié. Les images à la puissance évocatrice hors-pair du photographe de La fille afghane, couverture du National Giographic 1985, sont signifiées par les précieux objets de la collection Barbier-Mueller.


La danse des cultures

Dans un monde de plus en plus clivé et où la pandémie n’a rien moins fait qu’empirer les clivages, l’expo Wabi-Sabi noue de solides liens culturels et visuels. Aussi, les couleurs de la Habana cubaine s’en vont belles, en salsa, tel un bouclier Mongo congolais qui roulerait sur des patins en nous rappelant que la vie n’est qu’un jeu.

Depuis le daguerréotype, pour ne considérer la photographie qu’à partir des années 1800, la photographie joue avec la restitution du réel dans toute sa complexité. Nos technologies ultra-modernes ne viennent qu’accentuer cette perception. Or, et c’est là que se situe le génie curateur de cette exposition, les clichés uniques McCurry inspirent autre chose que la seule complexité de la représentation du réel. L’avalanche d’émotions contradictoires (le saisissement dans la tempête de sable en Inde ou la sérénité ressentie devant le brûle-encens vietnamien du Giao Chi) emportent le visiteur et décomplexifie sa lecture. À la fin, il n’y a de place que pour le rêve, la beauté évocatrice de l’art.

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