La poussière du passé: Une nouvelle queer.

Dernière mise à jour : oct. 7




Genève. Rue de Lyon. Bientôt 5 h du matin et le chant dominical des rossignols s’entend au loin. Ruedi* et moi, nous nous retirons à la fenêtre ouverte de la pièce, nous faufilant entre les autres qui dansent encore. Cette pièce a été transformée en dance floor éphémère, le temps d’une pendaison de crémaillère, touxtes sans masque, enfin, l’une des plus belles et des plus grandes fêtes queer privées que je n’ai jamais vues, repoussée à mille reprises à cause de la pandémie de la solitude.


Il me demande un briquet. Des briquets, ils en ont scotchés au plafond un peu partout dans l’appartement, et ça pendouillent au bout des fils de corde, à hauteur de femme, en libre-service. Je lui tends mon mégot encore incandescent, il sourit en allumant sa cigarette, son regard plonge dans le mien, à cet instant, malgré ce mur de fumée qui monte, gonfle et disparaît aussitôt.


Il me tient par la taille et soudain, en moi, refont surface toutes ces images, toutes ces années de vie commune, lui et moi, la rupture comme une faille radicale, la guerre – elle fut violente, la séparation, puis la réconciliation, l’amitié, on dit souvent que ça devient comme la famille, de la fracture à la famille, il faut un temps de maturation, ça devient comme un frère, on ne peut pas se faire la guerre éternellement, la vie passe et le poil blanc sur mon torse me le rappelle tous les matins, dans le miroir, c’est rien tout ça-là, parce que le temps de la réconciliation, la vraie réconciliation, il est inestimable.


Veut savoir comment c’était à Berlin où je viens de passer une dizaine de jours, dit qu’il sait que j’ai fait ma salope, rions, nous prenons dans les bras, il n’a pas changé, lui, son tour de taille demeure comme dans mes souvenirs, frêle, il se libère de mon étreinte lorsque je lui crie à l’oreille – la musique est trop forte, I’m still standing ! – que j’ai rien fait à Berlin. Tu mens ! Je te jure ! What?!


Je lui dis qu’il faut qu’il passe à la maison, chez moi, à la Jonction, qu’on doit parler, de quoi, mes yeux cherchent les mots, déjà mes hanches cèdent, dansent, je vide la bouteille de vin que je bois au goulot, il écrase sa cigarette dans le cendrier qui est déjà plein à déborder. Il promet qu’il passera. C’est la énième fois, cette promesse, mon éclat de rire le lui rapelle, nos corps se rapprochent et danser, jamais danser n'a signifié autant de liberté, autant de légèreté qu’à cet instant-là.


C’est bête de l’avoir fait chier pendant toutes ces années. On fait pas ci, on fait pas ça, ça c’est pour les femmes, ça c’est pour les hommes, ça c’est comme ci et cela c’est comme ça… l’expression tranchante et péremptoire d’une éducation traditionnelle, chrétienne, fort conservatrice, incrustée jusque dans la moelle. Pourtant, lui, il ne cherchait qu’à être lui-même, mettre du vernis à ongles, glitter, ça brille, un crop-top (ce que je porte ce soir et qu’il m’a choisi lui-même dans le dressing sis au couloir extérieur, à l’entrée de l’appartement-club), mettre du rouge à lèvres sur sa barbe désormais chargée, des talons s’il le souhaite, fluo, kish, créer ses propres vêtements à lui, à son image à lui, celle qu’il se fait de lui-même, celle qu’il ne trouve aucun mal à montrer aux autres, s’en fout des regards protestants, que Calvin lui lèche donc les couilles. Aujourd’hui, je trouve génial que déjà, à cette époque-là, lorsque nous étions encore ensemble, lorsque nous nous faisions la guerre, qu’il assumât ce qu’il fut, ce qu'il est, sans le crier sur les toits, sans l’imposer à nessuno, être lui-même, tout simplement, voilà. On n’a pas besoin de se justifier.


Je l’avais étouffé. Quel virus cruel j’avais dû être. Je le regrette profondément. Je le lui dis ; mon dernier Berlin m’a ouvert les yeux.


Le jour se lève, contenu dans le cadre en bois de la fenêtre ouverte. Je me sens une naissance nouvelle.


Il doit se demander si je vais bien, qu’est-ce qui m’arrive, qu’ai-je donc pris ce soir, après dix jours (prétendument) chastes à Berlin, un pagne wax nouée aux hanches à la manière d’une grande jupe évasée et à mille plis, un crop-top, mes abdos qui font la danse du ventre, voilà maintenant que je lui présente des excuses pour des faits qui remontent à l’Ancien livre.


Qu’il passe à la maison. Comme j’insiste, m’apparaissent alors les murs de mon appartement ; ils portent du blanc, couleur du deuil qui me tue, un tonton, mon cher tonton s’en allé récemment, cimetière de Saint-Georges, Genève, à l’enterrement, c’était l’autre jour, une foule en blanc, tantine a pris un coup de vieux, mais les murs de chez moi sont encore plus blancs que la mort. Parce que tu n’oses pas exister, me dit Ruedi*. Peut-être ne me l’a-t-il pas dit, pas comme ça en tout cas, mais sa voix, je la reconnais même dans le vacarme d’une crémaillère de petits lutins. Comme son tour de taille, sa voix n’a pas changé, elle est rieuse, toujours aussi désinvolte. Sa voix à lui existe.


Une grande fatigue s’empare de moi, je réalise à 35 ans, que je n’ai jamais existé, presque jamais vécu ma vie, si ce n’est dans l’ombre des miens, loyauté, solidarité, respect, l’honneur, l’honneur de la famille à la place de l’épanouissement, l’honneur s’est glissé jusque dans les moindres plis et replis de ce qui aurait dû être ma vie, mon existence, dans tous les sillons de ma pensée, de mon imagination, une existence par procuration, celle qu’on essaye de mener, tant bien que mal, jusqu’au bout, Xanax, Temesta et autres, dans l’unique but de rendre honneur et loyauté à sa famille, qu’elle soit heureuse, la famille et à ma mère la gloire.


Je sors. Le matin est frais. Voilà une maman avec ses deux fils, endimanchés, ils doivent se rendre à l’église. Elle me regarde, l’œil mauvais, je suis l’exemple qu’elle ne veut surtout pas donner à ses fils. Je leur souris. Ils changent de trottoir. Et moi, moi, je déambule dans les ruelles genevoises, depuis la rue de Lyon, je descends jusqu’à chez moi à la Jonction, en passant par l’Usine où je vois deux gars s’embrasser goulûment. I’m still standing ! que je chante à tue-tête, dans mon cœur. Je porte un crop-top – je trouve qu'il me va à merveille, un grand pagne wax aux motifs rouge ceint ma taille, une grande boucle pendouille à mon oreille droite, baskets, mes chaussettes sont fruitées et mon pas fait onduler toute la ville de Lsd.


*Ruedi est l'un des protagonistes de La trinité bantoue.

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