LivrExpo : Des parcours de vies trans* exposés à Genève, pour plus d’acceptation.

« J’ai la vie devant moi dans mon corps, c’est un problème qui n’est plus », le propos sonne comme un poème, un cantique. Il est de Raymond, jeune homme le regard tendre derrière des lunettes à montures rondes, noires, la mèche bouclée balaie une partie de son front. En toile de fond, la pierre est recouverte de vert-mousse, une cascade d’eau : la nature en mouvement. Voilà le premier portrait qu’on voit, là, sur des panneaux de plus de deux mètres de haut, à la Rotonde du quai du Mont-Blanc, face au monument Brunswick, Genève. Le premier d’une série de douze portraits eux-mêmes tirés du livre au titre magnifique, Trans*.


Parcours singuliers

C’est un beau livre volumineux, Trans*, publié chez Till Schaap Edition. Un savant assemblage de photographies signées Noura Gauper et surtout de témoignages authentiques, intimes sur des parcours de vie singuliers. 46 portraits inédits d’hommes et de femmes trans* venant de toute la Suisse.


Raymond n’a pas encore dix-huit ans. Il a grandi en Nouvelle-Ecosse au Canada, puis, à la suite du divorce de ses parents, s’installe en Suisse avec sa mère. Après moult interrogations et le sentiment profond de vivre dans un corps qui ne correspond pas au sexe assigné à la naissance, Raymond se livre à sa mère. Cette dernière est compréhensive, même si, parfois, elle donne l’impression de dire « au revoir à sa fille ». Néanmoins, elle l’accompagne. Les soutiens médical et social sont là. Sereinement, Raymond entame sa transition à seize ans.


L’État civil

Si le changement d’identité civile (nom et sexe) s’est opéré « sans souci » pour Raymond, cela n’est pas le cas pour tous.toutes les autres participant.es à ce projet initié par Lynn Bertholet de l’association Épicène dont le but est précisément d’écouter et d’accompagner les personnes transgenres.

Sous l’œil de la photographe Noura, Didèl apparaît resplendissante. La Tessinoise porte une robe bleu marine au décolleté plongeant. Les coudes relevés, elle tient haut sa chevelure, son visage s’en trouve libéré. Quelle sensualité ! « Je me suis toujours sentie femme » : c’est tout son corps qui le témoigne. Pourtant, pour vivre « le plus beau moment » de sa transition, soit celui du changement des données contenues dans ses documents d’identité, elle a traversé un parcours long et alambiqué. En effet, le sceau final est validé par un groupe de personnes qui ne savent rien d’elle, hormis ce que le dossier administratif et médical leur communique. Cette décision est pourtant capitale, dans notre société, pour accorder l’image extérieure à ce que contient la pièce d’identité.


Le sexe n’est pas le genre

Voilà Eytana. L’objectif nous la donne comme ça, peau rose, un peu pâle, allure fine, accoudée à une chaise de laquelle elle semble couler, langoureuse voire lascive comme ces femmes d’Alger dans leur appartement. Elle dit qu’elle aurait pu faire sans la transition ; on l’aurait perçue « comme une personne trans* féminine non binaire ».

Le hic, c’est la société. Le regard des autres. Notre société est encore trop hétéro-normée, Adam et Ève, Monsieur et Madame, Il et Elle… bleu et rose ? Le travail, la famille, la retraite, l’école, les toilettes, la langue, la grammaire, tout, tout est construit en termes binaires, soit c’est un sexe d’homme, soit alors c’est un sexe de femme. Or, ce que nous avons entre les jambes dit peu de ce que nous sommes, au-dedans. « Il faut réussir à déconnecter l’apparence physique de l’identité de genre », souligne justement Eytana.



Test de féminité

Dans ce contexte post-J.O. de Tokyo, le propos d’Eytana comme de tous.toutes les autres dans le livre d’ailleurs, me rappelle Caster Samenya, la coureuse de demi-fond sud-africaine. En 2009, après son triomphe au championnat du monde à Berlin, elle se voit imposer un test d’hyperandrogénie. Le Comité international olympique et la World Athletics veulent vérifier qu’elle est vraiment une femme. L’affaire est toujours en cours.

Caster n’est pas transgenre, certes. Il n’en reste pas moins que la sommation sociétale à se ranger dans des cases spécifiques, notamment la case de « Madame » ou de « Monsieur », est à questionner. Cela crée beaucoup de malentendus et de souffrance.




La famille, un refuge cher.

Daphné est une fleur, dans le cœur aussi. Elle est la première femme trans* commandante de la Protection civile dans le canton de Genève. Bien que cela puisse paraître anodin, elle rappelle combien le soutien familial compte « énormément ». Même si ses enfants continuent de l’appeler « papa », Daphné trouve en eux, et en son ex-compagne, un soutien de poids.

Active dans la sécurité, notamment dans le monde de la nuit, Daphné marque par sa volonté de « changer les choses de l’intérieur », surtout par cette période de déconfinement qui rime avec certificat sanitaire et donc pièce d’identité. Une injustice.

Changer les choses, les regards, c’est aller vers l’acceptation, pas seulement la tolérance. Car, comme le dit si bien Lynn Bertholet dans son édito, « la tolérance est l’ignorance de l’autre », alors que « l’acceptation est le partage avec l’autre ».


*L’astérisque inclut dans l’expression toutes les personnes dont l’identité de genre ne s’inscrit pas dans la norme homme-femme


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