Les combats silencieux


Avec "Les combats silencieux", Max Lobé ferme sa série de réflexions sur les thèmes qui lui parlent tant: la honte, l'humiliation et l'honneur.

Ce texte est une autofiction.


Cela fait deux semaines que je n’ai rien pris. Ni Xanax, ni Temesta. Deux semaines. Deux semaines sans anxiolytiques et le gars dort bien. Tranquille.


Lorsque je l’ai annoncé à la docteure, c’était ce matin, elle a presqu’applaudit. Comme si j’avais réussi un exploit, un concours d’entrée à quelque chose d’impossible. Elle a dit : Benji, cela fait sept ans que je vous suis. C’est incroyable!


Et elle sait de quoi elle parle. Qu’est-ce qu’elle n’a pas vécu avec moi ? Les ruptures. Deux garçons qui se séparent, ça peut être très violent ; les os brisés et les cheveux arrachés ne seront plus jamais les mêmes. Le coeur n'a pas d'os, mais c'est tout comme. La douleur rend fou. Les souvenirs éventrent. Les flocons qui tombent dans la narine soulagent, mais ne guérissent pas. Le sentiment d’abandon augmente le vide. Le train des choses de la vie est si chargé qu’il risque d’y avoir accident de personne.


Lorsque le passé surgit, ça fait mal ; c’est comme choper la varicelle adulte : ça peut être fatal. La docteure, elle a vécu tout ça avec moi, prévenante, mes fractures les plus brutales, les unes après les autres, obstinées. Des pilons: Ruedi, Andréa, Brice, Nita, mon maître, Tino se soumet volontiers, et V…, ce médecin-là que j’aimais tant. La docteure les connait tous.


Les idées deviennent plus noires à la lumière de la pandémie de la solitude. Et, quand on est enfermé, on croule sous les pilules. But visé : éteindre le cerveau. Faut neutraliser les fantômes, ceux d’aujourd’hui comme ceux de toujours.


Dormir était devenu mon travail, mon seul vrai labeur.


Ce soir, dans le miroir, je vois un jeune homme plein de vie. Du salon, dans l’autre aile de l’appartement, ça tonne : Run away ! Turn away ! Run away ! Turn away ! Et me voilà qui cours en accéléré, sur place. Bientôt, je lève les bras en V, heureux comme le buteur que j’ai jamais été. Comme un Smalltown Boy courant après des réponses qu’il ne trouvera jamais, je chante à tue-tête, Run away ! Turn away ! Run away ! Turn away ! Le voisin-concierge tape, que je fais trop de bruit. Avec mon téléphone, j’augmente le volume. Je crie : Deux semaines, putain !


Mais ça me manque un peu.


La voix du dedans m’interpelle. Eh oh! dansera bien qui dansera le dernier! Je la connais, cette voix. Elle est sûre d’elle, puissante. On dirait moi. J’éclate de rire comme devant un ami mauvais perdant. Je lui dis, à la voix : Écoute, il y a un temps pour se battre et un temps pour danser, allez, sois gentille avec moi ! Ok?


Et non, ce n’est pas une (auto-) humiliation que de découvrir ses hontes les plus intimes, de les dessiner sur du papier comme on dessine sa pensée, à la main, avec ou sans couleur. Non, ce n’est pas de la spectacularisation des sentiments. Ce n’est pas de l’hypersensibilité, ni de l’exhibitionnisme, ni de la so call littérature thérapeutique. Ce n’est pas non plus de la surenchère identitaire ou sentimentale, ni du narcissisme des petites différences. Rien de tout cela. C’est du courage. Le courage de dire. Tout simplement.


Là-bas, on aurait dit : Le gars-ci est devenu Blanc.


(Tiens, j’ai le poil blanc qui pousse. L’autre jour, j’ai exigé d’une journaliste qu’elle réduise mon âge, deux ans de moins, le temps que dure la pandémie de la solitude, et j’étais sérieux. Souriant mais très sérieux.)

Pourtant, renchérit la voix en moi, on t’a même laissé devenir écrivain, parce que pédé, c’est dommage, oui, pédé et banquier, ça va, c’est tout à fait acceptable, mais pédé et écrivain, c’est l’équation qui prouve que même le Bon Dieu t'a abandonné.


Comme si pédé était une profession. Est-ce qu’il faut un diplôme pour ça ? Je n’ai, moi, jamais entendu qu’il y a un apprentissage en ça.


Je dois arrêter la musique : Chandèze appelle. Elle dit que ma voix est différente. Comment je vais ? Lorsque je lui annonce ma nouvelle, elle dit : Que Nyambè soit loué ! Et, moi, je dépose le téléphone sur le lavabo, pas de haut parleur. Dans mon cœur, je crihurle : Run away ! Turn Away ! Run away ! Turn Away !


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